« Les dictatures en danger », titre douteux à la Une de Rue Frontenac, l’hebdomadaire

N’y a-t-il pas antinomie dans ce titre qui barre la Une de l’hebdomadaire Rue Frontenac cette semaine ? Est-il juste pensable d’associer le mot « dictature » et l’expression être « en danger » ? Comment une dictature peut-elle être en danger ? Que la démocratie le soit, oui. Qu’un peuple, des libertés, des idées le soient également, oui encore. Que les Droits de l’Homme soient mis à mal dans tel ou tel pays et qu’ils soient à leur tour « en danger », oui toujours.

Mais comment peut-on seulement envisager qu’un régime arbitraire, coercitif et autoritaire puisse l’être ? Intellectuellement, cette association d’idées est inqualifiable. Le danger, c’est précisément la dictature. Etre placé dans une telle situation – « en danger » – suppose généralement que celui ou celle qui l’est espère être secouru, soutenu, voire même sauvé. Les dictatures doivent-elles l’être? Personne ne peut le souhaiter. Sauf à ne pas vouloir voir qu’il s’agit d’une dictature, comme cela a été longtemps le cas avec la Tunisie ou l’Egypte (hommage soit rendu ici à la ministre française des Affaires étrangères qui eu la belle idée de proposer les services de la France pour remettre un peu d’ordre dans une dictature tunisienne pour le coup défaillante !)

Et la Libye ?

Peut-être plus gênante encore est la carte qui illustre le titre de l’hebdomadaire. Les « dictatures » dont il est question sur l’infographie sont, selon Rue Frontenac, les pays directement ou indirectement touchés par les révolutions tunisienne et égyptienne, l’onde de choc. L’Algérie, la Syrie, la Jordanie, le Yémen, l’Iran et la Palestine. Est-ce à dire que la Palestine est une dictature ? Et l’Algérie ? Est-elle cette dictature qui ne dit pas son nom ?

Le trou béant laissé sur la carte à l’emplacement de la Libye suggère-t-il que le pays dirigé depuis plus de quarante ans par Kadhafi n’est pas une dictature ? Alors, bien sûr, la dictature libyenne n’est pas vraiment « en danger », si l’on se place du point de vue de Rue Frontenac, elle se porterait même plutôt bien au regard des autres régimes autoritaires de la région. Mais là encore, il y a un je ne sais quoi qui coince dans la logique du journal. Idem pour le Soudan.

Les quelques pages consacrées à développer le sujet n’apportent pas suffisamment d’éléments pour que l’on comprenne quelle a été la démarche de l’hebdo. C’est dommage.

« Sans danger, la liberté est inconcevable », écrit le philosophe français André Comte-Sponville dans une tribune publiée dans le magazine Challenges (!) à propos du vent de liberté qui souffle au Proche-Orient. Il y cite Montaigne:

Le monde n’est qu’une branloire pérenne. Toutes choses y branlent [y changent] sans cesse : la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d’Egypte, et du branle public et du leur. La constance même n’est autre chose qu’un branle plus languissant. »

Voilà un titre qui aurait eu du sens: « Les dictatures ébranlées ».

A lire et voir aussi:
► Rue Frontenac version papier: le signe d’une stabilité économique enfin acquise ?
Le live d’Al Jazeera après l’annonce du départ de Moubarak

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2 Comments

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  1. Beau papier, moi aussi le titre m,a fait tiquer lorsque j’ai pris le journal sur le présentoir hier…. j’ai eu la même réflexion que toi également sur la Libye également ! le dossier est globalement décevant !

  2. Fine analyse…et belle et juste critique des confrères.

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