De l’immigrant à l’immigré, où se situe le point de bascule ?

Ma situation d’immigration n’est pas difficile à vivre. Bien moins en tout cas que celle de millions de migrants de par le monde. Bien moins que celle de milliers de migrants en France à l’heure actuelle. Il n’en demeure pas moins que je suis, à ma manière, un migrant, avec sa dose de déracinement, de doutes et de craintes. Et même jusqu’à présent, un migrant sans-papiers.

La résidence permanente que nous avons sollicitée est acquise mais nos passeports, envoyés en France pour être tamponnés, ne sont pas encore rentrés. Sommes-nous, dans ces conditions, légitimes à vivre à Montréal comme des Montréalais ? Nous sommes entrés sur le territoire canadien au titre de « visiteurs » tout en sachant que le statut de résident n’était plus qu’une question de semaines. Quand bien même ? A l’heure qu’il est, sans visas et donc sans numéro d’assurance sociale – NAS -, nous ne pouvons pas travailler. Par quoi commence l’intégration ? Le travail ?

Parler français…

La langue est, sans aucun doute, un des éléments constitutifs de l’intégration. Au Québec, ça tombe sous le sens. Mardi 3 août dernier. Numéro 88 dans la liste d’attente pour les inscriptions à l’école à la commission scolaire de Montréal, sur Sherbrooke. La salle n°21, par laquelle j’étais déjà passé au mois de mars dernier, est pleine. Les enfants accompagnent leurs parents. C’est une sorte de condensé de l’image du Canada multiculturel et accueillant : il doit y avoir dans cette pièce autant de nationalités représentées que de familles. Je lis sur tous ces visages une origine différente, sans pouvoir dire avec certitude de quels pays sont ces gens. Je suis, me semble-t-il à ce moment-là, le seul blanc de peau. Me sait-on Français ? Et alors ?

La question a pourtant son importance car, par la suite, je vais apprendre qu’en tant que Français, je n’étais pas obligé de me présenter à la commission scolaire. Il m’était possible de procéder à l’inscription de mes enfants directement auprès de l’école du quartier car le français est leur langue maternelle. Quand la Commission scolaire prend, elle, directement en charge les inscriptions des enfants allophones. Elle évalue ainsi leur niveau et les orientent au mieux.

En ressortant de la commission scolaire ce jour-là, je pensais ne plus avoir à revenir patienter dans ce petit monde recomposé. Il se trouve que ma situation très temporaire de sans-papiers m’oblige à repasser une troisième fois par la salle n°21. Mais bon.

Immigration choisie

Au-delà de cet exemple particulier, ce qui me titille depuis le départ, c’est cette question de l’immigration choisie. Alors bien sûr, je vais sûrement enfiler quelques perles au cours des prochaines semaines sur ce blog et passer en revue un bon nombre de sujets qui n’ont rien de très original, surtout lorsqu’on vient de France et qu’on est prompt à comparer tout ce qu’il y a à comparer – le débat très franco-français entre immigration choisie-immigration subie en fait très certainement partie-, mais peu importe.

Se mettre soi-même en situation d’être « choisi » ne laisse pas indifférent. Or, immigrer au Canada, ce n’est pas autre chose que cela. Suis-je intéressant pour ce pays ? On me dit que oui. Pourtant, après des mois et des mois d’une procédure administrative laborieuse, non seulement ce « choix » n’est jamais une certitude, mais encore les critères d’élaboration de ce choix deviennent, au fil du temps, de plus en plus poussés, intrusifs (coordonnées de la fratrie), voire surréalistes (dans l’hypothèse où vous avez oublié l’adresse de l’un des logements que vous avez occupé au cours des dix dernières années, décrire la rue et la façade de l’immeuble). Qu’est-ce que je recherche en jouant ce jeu-là ? Moi qui ne supporte pas lorsque, en France, Nicolas Sarkozy et ses soldats tentent d’imposer l’immigration choisie. Même dans ce pays qui a fait foirer depuis longtemps son prétendu « modèle » d’intégration.

Je n’ai pas nécessairement la réponse, cela dit.

Au fond, pourquoi moi plutôt qu’un autre ? Pourquoi certaines étapes du parcours d’immigration ne durent que quelques semaines pour un Français alors qu’elles peuvent prendre plusieurs mois pour un Maghrébin ou un Africain? Je suis curieux de comprendre comment fonctionnent les communautés ici. Elles se côtoient, se respectent sans aucun doute, participent très sûrement au dynamisme d’un pays qui n’a pas si mal résisté à la crise économique et financière… mais après ? Se sent-on immigré différemment dans un pays comme le Canada ? Là encore, je me pencherai sur le sujet avec curiosité.

De l’autre côté

Aujourd’hui, j’ai reçu un courriel d’une journaliste française qui souhaite s’installer à Montréal dans les prochains mois, avec armes et bagages. Et enfants. Elle m’a posé quelques questions sur l’école, la garderie, les logements. Pour la première fois, quelqu’un de l’autre côté me demandait conseil. Je me suis tout à coup retrouvé dans la situation inverse de celle où j’étais il y a encore un mois.

Du haut de ma longue expérience québécoise – trois semaines -, je me suis retrouvé dans la peau de celui qui peut filer un coup de main, renseigner, orienter. Comme bien des gens l’ont fait avec moi depuis plus d’un an. Et, l’espace d’un instant, j’ai eu l’impression de troquer ma toque d’immigrant pour celle d’immigré.

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