Cet hiver à vélo, elle trouve qu’on l’a « échappé chaud »

En 2014, je pensais avoir vécu mon dernier hiver à vélo avec ma fille sur le porte-bagage. En fait, ça n’a pas été le cas. Nous avons repris du service. Alors que la température a été polaire une bonne partie de l’hiver, elle et moi avons continué à pédaler. Enfin, surtout moi.  Et pourtant, comme dirait Z, « on l’a échappé chaud »…

Nos aventures ont commencé en septembre, bien avant les premières neiges, par un accident qui restera gravé dans les annales familiales. Nouveau vélo, porte bagage sans fauteuil pour enfant, elle, assise à l’arrière, jambes ballantes de chaque côté. Nous avançons au pas sur le trottoir qui longe le terrain de soccer de Père-Marquette. Vraiment au ralenti parce que nous savons, elle et moi, que notre situation n’a rien de règlementaire.  Je perçois un léger et soudain ralentissement dans la cadence avant d’entendre un grand cri. En fait, Z hurle. J’arrête le vélo en moins de temps qu’il ne faut pour… se coincer le pied dans une roue de bicycle. Ce qu’elle a fait.

En descendant, dans la panique, je fais passer ma jambe gauche par dessus la selle et, bim, je lui envoie un grand coup de savate dans la face qui la fait débarouler du porte-bagage. Le vélo s’écrase sur le bitume. Z aussi. Déconfit, je la relève et regarde son pied. Elle est en sandale. Elle était en sandale. Les rayons et le mouvement de la roue l’ont éjectée. Sur l’extérieur de la cheville, la peau est arrachée sur une superficie suffisamment grande pour instiller un léger doute dans mon cerveau de père irresponsable: urgences ou pas ? Cheville cassée ou pas ?

Finalement, la blessure, quoique sérieuse, a été soignée en quelques semaines. Bien avant l’arrivée des premières neiges. Il ne reste aujourd’hui qu’une jolie cicatrice. Quant au coup de savate? On l’évoque de temps en temps lorsqu’elle est assise derrière moi et que je descends du vélo. J’ai même remarqué qu’elle a développé, depuis cet épisode, une sorte de réflexe, un mouvement de protection qui se traduit par un bref recul au fond de son fauteuil . Une fois, mais pas deux.

Délicieuses conversations

Puis, la neige et le froid sont arrivés. Cet hiver, nous avons roulé par -30°, température ressentie. Record battu. La chaine du bicycle a cassé deux ou trois fois à cause du froid, avant que je ne me décide à la changer; j’ai perdu une pédale et la sensibilité de l’oreille gauche, mais pas le même jour; j’ai du improviser pour éviter que les parties de mon anatomie en contact avec la selle glacée ne se transforment chaque matin en smoothie; alors j’ai recyclé un cache-cou en cache-couilles, habilement glissé dans mes pantalons afin d’enfourcher mon fidèle destrier sans risque supplémentaire de dommages collatéraux.

Et c’est à peu près tout en ce qui me concerne.

Z, elle, a bravé les tempêtes comme à son habitude. En me racontant des histoires.

Une fois que nous parlions de mensonge, elle m’a dit:

– Moi je mens pas, je mens jamais. Je fais juste des rimes.

La petite poétesse joue encore avec les mots sans toujours bien les maitriser. Ces succulents dérapages verbaux me font m’asseoir dans les « gratins » pour l’observer en train d’apprendre à nager; quand elle se fait couper les cheveux par la coiffeuse qui a un « persil » dans le nez.

– Est-ce que tu as assez de magie dans tes yeux, m’a-t-elle demandé un jour? Tu sais, quand tu fermes les yeux un peu et que tu transformes les objets. Et après, ça se remet en place.

– Je vais éviter de fermer les yeux en pédalant, si tu veux bien. Mais, je ne suis pas sûr d’avoir cette magie-là. Si tu as la formule pour transformer, tu veux bien me la dire?

– D’accord, mais à la maison…

Je n’ai pas obtenu la recette qui permet de transformer les objets et elle a rouvert les yeux. C’était un jour où la lumière était très crue. « J’ai mal à la cervelle à cause de la neige », m’a-t-elle avoué.

« Je suis toujours une fille »

Après qu’elle a coupé ses cheveux courts, plusieurs personnes lui ont donné du « il » et du « mon petit bonhomme ». Des remarques qui l’ont blessée et on peut la comprendre. Chaque fois pourtant, nous faisions observer aux interlocuteurs maladroits qu’elle était une petite fille. Mais une fois, ça l’a vraiment agacée. Conversation:

– C’est quoi le moral, papa?

– C’est quand on est de bonne ou de mauvaise humeur, par exemple.

– Moi, je suis de mauvaise humeur alors.

– Pourquoi ?

– Parce que le monsieur m’a dit « jeune homme ».

– Mais c’est parce qu’il n’avait pas ses lunettes, alors il a mal vu. S’il avait mis ses lunettes, il aurait dit « jeune fille », c’est sûr (n’importe quoi!)

– Et de toute façon, c’est pas grave, je suis toujours une fille. Il m’a pas transformé en garçon.

– …

Sur un vélo, par grand froid, ces petites leçons de vie réchauffent comme ce n’est pas permis. Un autre jour, il y avait un petit croissant de lune au dessus de nous. La lune, taquine, nous suivait d’une rue à l’autre. Elle disparaissait de temps en temps derrière un bloc de maison, un bâtiment plus élevé, des arbres. Z m’a expliqué qu’ils avaient parlé de l’univers et des planètes à la garderie et qu’elle en connaissait maintenant beaucoup, des planètes.

– Il y a la Lune et puis Saturne et… heu…

– Et quoi d’autre encore?

Silence sur le porte-bagage. Puis:

– Il y a aussi la terre ferme.

Avec l’épaisseur de neige qui nous environnait, on ne pouvait pas vraiment qualifier la terre de ferme, mais je l’ai tout de même comptabilisée dans sa liste des planètes.

Hé, gros malin?

Et puis, mi-mars, il y eu un coup de redoux (0°, quoi), mais qui n’a pas vraiment duré. Les gens normaux ont commencé à ressortir leurs vélos.  À la garderie, j’ai croisé un papa qui accompagnait sa fille à bicyclette. C’est la première fois que je le voyais de l’hiver. Et là, voilà-t’y pas qu’il croise une maman qui lui dit qu’elle les trouve bien courageux, lui et sa fille, d’être venus à la garderie à vélo. Par 0° ! Je jette un coup d’oeil à l’imposteur. Il roucoule sous son casque mais la joue modeste quand même, du genre « oui, mais tu sais, ce n’est pas si terrible ». Pincez-moi, je rêve.

Alors, j’imagine ma fille qui s’approche de lui, casque de vélo sous le bras, et lui décoche un bon coup de pied dans le tibia en lui disant: « Hé, t’étais où quand il faisait – 20°, gros malin? »

C’est que ça rend susceptible, ce genre de situation. À force de faire du vélo l’hiver, on développe d’étranges comportements. On se sent progressivement appartenir à une tribu d’irréductibles, une sorte de caste de casse-cous.

Bon, les cyclistes qui affrontent le froid polaire sont peut-être casse-cous, mais ils n’ont probablement pas de cache-cou en guise de renforce-bobette…

Encore que je n’ai pas été vérifier…

Allez, cette fois, c’était vraiment notre dernier duo à vélo. L’hiver prochain, si celui-là daigne déjà se terminer, Z ne sera plus à la garderie mais en maternelle, à deux pas de la maison. Nous abandonnerons nos escapades roulantes et enneigées et reprendront une posture de bipèdes plus conventionnelle.

Alors, à l’année prochaine, pour de nouvelles conversations givrées…

 

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2 Comments

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  1. Très joli texte qui donne envie de faire du vélo l’hiver avec sa fille…

    EF

  2. Belles lignes, bien enrobées de fins mots

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