Immigration: nostalgie, deuil et liniment oléocalcaire

En immigrant, on laisse forcément beaucoup derrière soi. Famille, amis, relations professionnelles, objets, paysages, odeurs, émotions, habitudes. Autrement dit (comme disent les psys): souvenirs sensoriels, tradition familiale et communauté culturelle. Il faut donc, d’une certaine manière, se reconstruire en arrivant dans son nouveau pays, chacun en fonction de sa propre histoire. En acceptant ce qui ne sera plus jamais comme avant – la part du deuil -, mais aussi en reconnaissant la place de la nostalgie comme élément clé dans la construction d’une « double » identité. Bon, tout ça, ce n’est pas moi qui le dit, mais je le partage.

J’ai trouvé sur internet un texte très intéressant d’une certaine Judith Stern, publié en 2008 dans la revue Filigrane (présentée comme l’une des rares revues francophones à vocation psychanalytique en Amérique du Nord), qui aborde ces questions. Particulièrement la question de la nostalgie, centrale dans l’équilibre affectif de l’immigrant.

« La nostalgie se réfère donc non seulement aux relations à l’objet perdu, mais aussi au cadre qui l’entourait, tant physique qu’humain (…) La nostalgie est liée à la mémoire, à la capacité de se définir dans le passé (…)
« La nostalgie de l’immigrant est vitale à la construction de sa double identité. Sa vitalité, son imaginaire et sa créativité en dépendent et les différents modes de l’évocation nostalgique seront les garants du sentiment de continuité et de cohésion internes par dessus les différences, les départs et les ruptures. Sans nostalgie, on est en danger de naître trop tard, de perdre ses propres souvenirs. »

Peu importe que l’on vienne de Chine, du Rwanda ou de France. Chacun vit le processus migratoire de façon personnelle, intime même, en conscience ou pas. Après plusieurs semaines passées au Canada et un mois après la rentrée des classes, l’un de mes enfants par exemple s’est mis à pleurer chaque matin en se rendant à l’école. Il y avait en lui une tristesse profonde qu’il ne parvenait pas à mettre en mot.

Cet état émotionnel a fini par se stabiliser après plusieurs discussions pour essayer d’en déterminer les causes. Nous avons eu le sentiment qu’il se passait quelque-chose en lui de l’ordre du deuil, du passage. En même temps qu’il acceptait sa nouvelle condition canadienne (quand bien même celle-ci pourrait ne pas s’éterniser), il évoquait le manque de ses amis, de ses équilibres passés. Nous avons traduit son malaise de cette façon avec un peu de recul. Après cet épisode, il semblait plus serein, apaisé.

Des sentiments « amers et doux »

Judith Stern associe à la nostalgie des sentiments contraire liés « à la présence fugace de l’objet perdu ». D’un côté la souffrance qui « rejoint le creux d’un manque, de la blessure d’un deuil toujours vivant ». De l’autre, l’acceptation de cette présence « comme signe d’une transposition, d’un dépassement, de la reconnaissance du passé dans le présent et (qui) rend témoignage d’une continuité de l’identité ». Avancer, toujours.

Hors pathos…

Bon, pathos mis à part, immigrer, c’est aussi abandonner un bon nombre d’objets qui, eux, sont très bassement matériels. On ne compte plus ces « objets perdus » dont il va falloir faire le deuil, ou pas. Où placer le curseur de la résilience dans ce difficile contexte ? Aliments, objets du quotidien, vêtements, lieux… L’immigrant est tenté de recréer un certain nombre d’habitudes du passé car cela le rassure. A défaut, il va chercher à les adapter en fonction des nouveaux moyens du bord. Mais, ça ne marche pas à tous les coups.

En matière de change pour nourrissons par exemple, on ne peut pas dire que les nouveaux moyens du bord soient tout à fait à la hauteur. Le deuil, ici, sera long à faire… Au Canada, le liniment oléocalaire n’existe pas. Entendez-bien: le LI-NI-MENT O-LEO-CAL-CAIRE n’existe pas. Pas même dans les meilleures succursales pour parents branchés bio et cie. Et pourtant, quoi de plus magique que cet étrange amalgame d’huile d’olive et d’hydroxyde de calcium pour nettoyer les fesses de son bébé ? En même temps, en voyant le prix de l’huile d’olive ici, je me dis que fabriquer du liniment, ce serait à la linimite de l’indécence (quand bien même les fesses de mon bébé valent de l’or).

Pas de liniment donc, pas plus que de grands carrés de coton pour appliquer le produit en question. Le Canada, c’est le paradis de la lingette humide. L’immigrant-français-branché-produits-sains-pour-bébé-en-super-forme cherche donc à s’adapter à son nouveau cadre de vie. Et que fait-il ? Il achète des disques coton à démaquiller. Essayez-donc voir de nettoyer un bébé avec des disques coton à démaquiller grands comme, comme… des disques coton à démaquiller !

Et de ça, Judith Stern, elle, n’en pipe mot.

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4 Comments

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  1. trop top l’article, cela dit je sais pas comment vous faites sans liniment ; peut être faudrait-il que vous songiez à revenir en France, dans le sud-est surtout car il est bcp d’autres régions ou de liniment il n’en est pas question non plus si si j’te jure y’en a qui ne savent décidément pas vivre dignement. à part ça, on pense à vous et sachez que nous aussi, on est en deuil… un peu

  2. Pas de liniment (qu’on trouve même au fin fond du bocage bas-normand, mais oui). Pas de carrés de coton.
    Des lingettes? POUAH.
    Le drame…

    Et comment vont nos lunches en boxes?

  3. Immigrante française au Danemark depuis 2 mois, tes mots sont parfois les miens. À mon arrivée à Copenhague, les odeurs, les couleurs et les mots me déstabilisaient. Aujourd’hui, la langue m’est encore étrangère et me rappelle sans cesse mon statut d’immigrante !
    Mais, peu à peu, mes yeux se sont accoutumés aux briques rouges ; mon nez ne s’effraie plus des odeurs de friture à 17 heures ! Peu à peu, je retrouve mon équilibre, comme quelques heures sont parfois nécessaires au marin pour marcher seul sur le pont…
    Les mots de Cendras résonnent alors en moi
    Quand tu aimes il faut partir,
    Le monde est plein de nègres et de négresses
    Des femmes des hommes des hommes des femmes Quand tu aimes
    il faut savoir chanter courir manger boire siffler… »
    Comme une envie de courir dans cette nouvelle vie en me faisant miennes les coutumes et pratiques danoises.
    Cependant, tout en m’ouvrant fortement vers cet extérieur, mon bien-être est fondé sur mon noyau familial ! Dans un tel contexte, la construction de soi-même est paradoxale mais tellement riche !
    Flo

  4. Une française en fabrique içi au Québec!

    https://www.facebook.com/BBetMOI

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